Le fou a toujours constitué un mystère, pour la raison humaine qui voit en lui la menace de son désordre et un danger, pour la société qui le considère comme le trouble-fête de sa cohésion. Il est si vrai que les aberrations mentales, les comportements asociaux ou simplement frappés d’excentricité inquiètent, déroutent, que la communauté humaine s’est construit des remparts par les moyens que lui offraient la médecine d’une part, la loi de l’autre. Traiter l’aliéné ou l’enfermer, c’est faire taire l’écho de peur qui auréole l’individu mis à l’index par ses dérèglements.
Le médecin, par ses tentatives de classement, son besoin d’une terminologie témoigne d’un souci capital, celui d’introduire de l’objectivité dans l’étude des cas d’aliénation, ceux-là mêmes qui y résistent le plus. Nommer la folie, c’est déjà l’exorciser en prétendant la rendre à la Raison.
Le législateur, qui fait peu de cas des causes organiques et psychiques de la folie et s’intéresse plutôt à ses aspects moraux, organise, par son arsenal de procédures et de moyens coercitifs, la protection des citoyens sensés. Les débats, parfois contradictoires autour de la folie, les peurs qu’elle suscite montrent comment et pourquoi, en raison même de son origine difficile à appréhender, elle constitue une énigme passionnante.
La seconde moitié du XVIIIème siècle, siècle des Lumières, est marqué par un élan général porté vers la Raison et l’éducation. Dans cette perspective humaniste et éclairée, le traitement des aliénés manifeste une volonté de considérer l’humain dans ses contradictions et ses faiblesses, de le replacer au centre du dispositif de la pensée et dénote une soif de connaissances ainsi qu’une foi certaine dans le progrès de l’esprit. Le fou entre dans la communauté humaine en ce qu’on cherche enfin à le répertorier, à l’étudier, à l’appréhender au regard d’une possible guérison.
C’est dans ce sens que notre travail a cherché, au travers des sources médicales et des archives des maisons d’enfermement, la trace de cet élan et tentera de montrer la chaotique mise en œuvre des premières approches scientifiques de la folie dans le quotidien des insensés et des maisons dévolues à leur accueil.
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Notre travail prend pour point de départ l’étude des sources médicales et se prolonge vers l’examen des maisons et des dossiers d’insensés enfermés ou interdits. Nous avons donc volontairement restreint le thème large du « traitement des aliénés » à une analyse de la comparaison entre théories et applications. Ainsi, par exemple, la perception du fou et de la folie dans la littérature ou les œuvres des philosophes de la seconde moitié du XVIIIème siècle n’entre-t-elle pas dans notre sujet d’étude. A travers cette comparaison, nous serons amenés à nous intéresser aux différentes procédures d’enfermement, de libération et d’interdiction et donc plus généralement à la législation touchant les aliénés.
Notre travail nos conduira donc à poser ces questions fondamentales :
Quel tableau de l’état de la médecine mentale dans la seconde moitié du XVIIIème siècle peut-on dresser tant dans les domaines de la définition même de la folie, de ses causes et de ses remèdes que dans les recommandations liées aux structures d’enfermement des aliénés ?
A travers l’identification et la caractérisation des principales structures d’enfermement des aliénés dans la région parisienne et le Nord, quelles sont les applications de cette « théorie médicale » ?
A travers l’examen des dossiers individuels, quelles sont les dysfonctionnements et paradoxes des procédures et de l’enfermement lui-même ?
Pour répondre à ces différentes problématiques, nous nous appuierons à la fois sur plusieurs sources médicales imprimées, sur les archives nationales et principalement celles concernant les maisons d’insensés de la région parisienne et les dossiers individuels d’interdiction d’aliénés du Châtelet de Paris et enfin, sur les archives départementales du Nord à savoir celles des maisons d’insensés, les dossiers d’enfermement, de libération et d’interdiction des aliénés.
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Dans une première partie, nous présenterons des sources médicales imprimées mettant en avant l’intérêt croissant du corps médical pour les maladies mentales, l’élan nosographique qui contribue à la meilleure compréhension de la folie et la médecine philanthropique « au service » des aliénés.
Dans une deuxième partie, nos présenterons des sources manuscrites sur les grands centres d’enfermement parisiens des insensés et sur leurs caractéristiques. Nous examinerons également les procédures d’interdiction des insensés du Châtelet de Paris, les archives des centres d’enfermement du Nord et les dossiers individuels de cette région.
Dans une dernière partie, nous étudierons, à travers l’examen de cinq dossiers d’aliénés du Nord, les dysfonctionnements et paradoxes
qui apparaissent dans les procédures coercitives et dans l’enfermement lui-même.