Nous avons trouvé aux archives du Ministère des Affaires Etrangères de nombreux documents allant à l’encontre de la thèse de la mission du chevalier.
En juin 1755, le chevalier Douglas reçoit du prince de Conti ses instructions pour sa mission secrète en Russie. On y apprend, en plus des détails relatifs à sa mission, les raisons pour lesquelles le choix s’est porté sur Douglas : « Un Français ne pouvait être propre à cette commission. Malgré l’amitié que l’on suppose toujours que l’Impératrice de Russie a pour Sa Majesté et son penchant pour la nation française, un sujet du Roi serait certainement trop observé en Russie par le ministère pour qu’il pût être utile, de quelque prétexte qu’il se servit pour cacher le motif de son voyage. Par cette raison, on a jeté les yeux sur le sieur Douglas, qui étant sujet du roi de la Grande-Bretagne, ne pourra donner aucun soupçon »[1]. L’idée d’envoyer le chevalier d’Eon en Russie serait contraire à ce qui vient d’être cité puisque Lia de Beaumont était française. De plus, sur les cinq pages d’instructions et de description de son itinéraire, à aucun moment n’y est fait la moindre allusion au chevalier d’Eon alors que selon la fable il est censé l’avoir accompagné pour cette même mission [2].
Une courte note anonyme retrace brièvement la fin des relations diplomatiques entre la France et la Russie en 1748 et nous apprend de plus que « depuis ce moment la correspondance fut fermée entre les deux Cours jusqu’au mois de juin 1755 que M. le chevalier Douglas fut envoyé, mais sans titre ni lettres de créance, en Russie »[3]. Une fois encore, on constate l’absence de référence au chevalier d’Eon.
Un mémoire écrit par Tercier à la fin de l’année 1759 portant sur la correspondance du roi avec la tsarine Elisabeth vient confirmer que d’Eon n’a pas pris part à cette mission. En voici un extrait : « Lorsque le Conseil de Sa Majesté crut devoir vérifier les avis qui venoient de toutes parts du désir que l’Impératrice de Russie avoit de se réunir avec Sa Majesté et des sentiments que le comte de Woronsow faisoit paraître, le chevalier Douglas fut choisi pour cette commission »[4].
Une lettre du comte de Broglie, chef du Secret, adressée à Louis XVI qui vient d’apprendre l’existence du Secret nous informe que le chevalier d’Eon fut « initié à la correspondance secrète du temps que M. le prince de Conti la dirigeait [et qu’il] fut envoyé par ce prince à Pétersbourg en 1756 »[5]. Le comte de Broglie en tant que chef du Secret ne pouvait ignorer que le chevalier avait accompli une mission en 1755 or, il n’y fait aucune allusion.
Dans une note de 1775 intitulée Etat des ambassadeurs, ministres ou résidents qui ont été admis à la correspondance secrète par ordre de Louis XV, nous sommes informés que « le sieur d’Eon avoit été mis dans le Secret, en 1756, par M. le prince de Conti »[6]. Nous ne retrouvons encore ici aucune allusion à la mission de 1755.
En avril 1778, l’impératrice Catherine qui entretient une correspondance avec Grimm écrit à ce dernier en réponse à une lettre qu’il avait dû lui écrire : « Jamais l’impératrice Elisabeth n’eut de lectrice et M. ou Mlle d’Eon ne lui fut pas plus connue qu’à moi qui ne l’ai connue que comme une espèce de galopin politique attaché au marquis de l’Hopital et au baron de Breteuil »[7]. Comment ne pas s’étonner que Catherine ne se souvienne pas de Lia de Beaumont.
Le chevalier d’Eon lui-même se contredit dans certaines de ses lettres. Ainsi, en juin 1775, il croit apprendre au comte de Broglie la date de son entrée au Secret. Il lui affirme en effet : « ce que je ne vous ai pas dit, parce qu’on me l’avait défendu, c’est que, dès 1756, j’ai été admis à une correspondance secrète entre Louis XV, monseigneur le prince de Conti, le chancelier Woronzow, M. Tercier et M. Douglas »[8]. Quel intérêt aurait eu le chevalier de passer sous silence sa mission de 1755 ? Le chevalier d’Eon a-t-il oublié de « corriger » cette lettre ? De la même façon, lorsque d’Eon envoie un mémoire à Vergennes en mai 1778, il lui affirme « avoir eu le bonheur (avec feu le chevalier Douglas) d’opérer en 1756 la réunion de la France avec la Russie »[9]. Et là encore, il « omet » de parler de sa mission de 1755.
En conclusion, nous pensons être parvenus à faire une démonstration correcte et pertinente de l’inexistence de la mission du chevalier d’Eon déguisé en femme en Russie en 1755. Le chevalier d’Eon en diffusant cette histoire lors de son retour en France en 1777 ne risquait pas d’être démenti. En effet, les principaux protagonistes français ayant travaillé sur cette mission, Conti, Louis XV, Tercier et Douglas étaient tous déjà morts. En faisant preuve de logique, il était déjà étonnant d’imaginer que le Secret aurait pris le risque de renvoyer le chevalier d’Eon en Russie en 1756 après que ce dernier y soit allé quelques mois plus tôt déguisé en femme. Malgré le changement de « costume », il aurait très certainement été reconnu et la Cour de France serait devenue la risée des autres cours d’Europe pour avoir imaginé un stratagème aussi « original ».
[1] A.A.E, M.D, Russie, St. 8 : instructions secrètes du prince de Conti, approuvées par le Roi, au chevalier Douglas, chargé d’une mission secrète en Russie, 1 juin 1755, citées dans C.A.A.E, op cit., p. 6-7.
[2] Voir l’intégralité des instructions au chevalier Douglas dans les annexes p…
[3] A.A.E, M.D, Russie, St. 7 cité par C.A.A.E, op. cit., p. 15.
[4] A.A.E, M.D, Russie, St. 51, f°398 : Mémoire sur la correspondance secrète de Sa Majesté avec l’Impératrice de Russie par Tercier, 1759, cité par C.A.A.E, op. cit., p. 113.
[5] A.N, K. 159: lettre du comte de Broglie à Louis XVI du 30 mai 1774, citée par E. BOUTARIC, op. cit., p…
[6] A.N, K.159 : Etat des ambassadeurs, ministres ou résidents qui ont été admis à la correspondance secrète par ordre de Louis XV, février 1775, cité par E. BOUTARIC, op. cit., T.II, p.405.
[7] Lettre de Catherine de Russie à Grimm, 13 avril 1778 dans la Correspondance de l’impératrice Catherine, Saint-Pétersbourg, p. 66 citée par le Duc DE BROGLIE, op. cit., p…
[8] Lettre de d’Eon au comte de Broglie du 12 juin 1775 citée par E. BOUTARIC, op. cit., T.II.
[9] A.A.E, C.P.F.A, St. 17, f°117r°: Mémoire de d’Eon à Vergennes, 29 mai 1778.