LE CHEVALIER D’EON DE BEAUMONT: extrait 2

II/ Le voyage de Lia de Beaumont en Russie : une fable sortie de l’imagination du chevalier d’Eon et largement diffusée par ses biographes.

Dans cette partie, nous allons tenter de démontrer que ce voyage est un pur produit de l’imagination de d’Eon.

A/ La remise en cause de cette mission et la volonté des biographes de rester sur leur position.

Le premier historien a avoir remis en cause l’existence de cette mission du chevalier d’Eon est le duc de Broglie dans son ouvrage sur le Secret du roi publié en 1878[1]. Il fut suivi en 1896 par Albert Vandal dans son ouvrage intitulé Louis XV et Elisabeth de Russie[2]. Plus récemment, Gilles Perrault se rangea à leurs avis dans son ouvrage consacré également au Secret du roi[3]. La caractéristique commune de ces ouvrages est qu’il ne s’agit pas de biographies du chevalier d’Eon. Ce dernier s’y insère dans un cadre beaucoup plus vaste et juste en tant qu’intervenant temporaire. On peut néanmoins regretter le peu de place accordé à leur argumentation contre la réalité de ce voyage du chevalier. Albert Vandal et Gilles Perrault ne font que plus ou moins reprendre les arguments énoncés par le duc de Broglie. Ce dernier reste très général et ne cite qu’une seule source mais il joue un rôle important dans l’historiographie du chevalier d’Eon puisque la plupart des biographes à partir de cette remise en cause se sont sentis obligés de trouver une argumentation inverse.

Les biographes du chevalier d’Eon procèdent ainsi en deux étapes. Tout d’abord, ils utilisent abondamment les sources que nous avons citées dans la première partie de ce chapitre et ceci sans procéder à la moindre analyse critique de celles-ci. Ensuite, ils énoncent des arguments allant à l’encontre de ceux du duc de Broglie. On ne peut que constater l’extrême faiblesse de leurs arguments.

Certains arguments des biographes sont très facilement réfutables. Ainsi, Pierre Pinsseau conclut sa démonstration par cet argument : « ajoutons pour terminer cette controverse que d’Eon a maintes fois fait allusion dans sa correspondance au voyage de 1755 »[4]. S’il suffisait de croire sur parole les sources, le travail de l’historien s’en verrait grandement simplifié…Michel de Decker quant à lui, imagine à l’avance les arguments des futurs partisans de la fable et y trouve ainsi dès maintenant des arguments contraires. C’est ainsi qu’après avoir affirmé que le chevalier d’Eon était lectrice d’Elisabeth, il tente de nous convaincre ainsi : « mais on objectera : Charles-Geneviève avait donc appris à parler couramment le russe ? Non, il suffit de savoir qu’en cet heureux temps le français était la langue diplomatique officielle. Les états de la Cour de Russie mentionnent-ils sa présence à Saint-Pétersbourg ? Non, pour la simple raison qu’il n’existait pas d’états de la Cour »[5]. Ce genre d’arguments ne fait en rien avancer le débat et ne constitue en rien des semblants de preuves.

Certains biographes du chevalier d’Eon n’ont pas jugé utile de faire état du débat qui s’est ouvert concernant cette mission. Il s’agit des biographies de Paul Mourousy[6], Gabrielle Mélinand[7] et Jean-Michel Royer[8]. La dernière biographe du chevalier a une position originale concernant cette mission. En effet, dans l’ouvrage de Nathalie Grzesiak[9] la mission du chevalier d’Eon déguisé en femme nous est présentée comme un projet du prince de Conti qui n’est finalement pas retenu. L’auteur ne citant aucune de ses sources et n’ayant trouvé aucun document soutenant cette thèse, nous considérons cette dernière comme basée uniquement sur des hypothèses de la biographe.

B/ Analyse critique des sources contenant des références sur le voyage de Lia de Beaumont.

Dans cette analyse critique, on distingue différents types de sources : celles fabriquées par le chevalier d’Eon lui-même, celles fabriquées par des faussaires et l’écho donné à ce voyage dans des récits de contemporains.

 La lettre du chevalier au duc d’Aiguillon en date d’octobre 1771 et dans laquelle celui-ci dit clairement avoir porté des habits féminins dans sa jeunesse par ordre du roi est assurément une fabrication du premier biographe du chevalier d’Eon, Frédéric Gaillardet.[10] Ce dernier était un romancier qui a notamment co-écrit avec Alexandre Dumas père La Tour de Nesle. F. Gaillardet dans sa biographie qui se veut historique, mélange habilement le réel et la fiction. Dans cette lettre au duc d’Aiguillon, on trouve non seulement une référence explicite à cette mission du chevalier mais également l’explication du travestissement pendant plus de trente ans de ce dernier[11]. Si cette lettre était authentique, elle aurait donc une importance capitale. Or, cette lettre est citée pour la première fois en 1836 dans la première édition de l’ouvrage de Gaillardet mais bizarrement, elle n’est pas présente dans la deuxième édition de 1866. Gaillardet aurait-il eu des scrupules ? De plus, nous n’avons trouvé aucune trace de cette lettre dans les archives des Affaires Etrangères et certains biographes du chevalier d’Eon avouent à contre cœur ne pas l’avoir trouvée non plus dans les archives de Tonnerre. Le chevalier d’Eon avait l’habitude de faire plusieurs copies des lettres qu’il jugeait importantes[12]. Il semble donc étonnant qu’on ne la trouve dans aucun des deux centres d’archives qui conservent le plus de documents du chevalier d’Eon. Suite à ces réflexions, nous sommes donc en droit de conclure que cette lettre est entièrement fausse.

La deuxième lettre adressée au duc d’Aiguillon en 1773[13] que nous avons précédemment citée appartient également à notre avis à la catégorie des faux. Nous avons eu connaissance de celle-ci dans un catalogue de ventes aux enchères qui est conservé aux archives des Affaires Etrangères. Dans cette lettre, il est précisé que c’est à l’âge de vingt-deux ans que le chevalier a effectué ce voyage or, cela signifierait que cette mission aurait eu lieu en 1750. Ce n’est certainement pas le chevalier qui était comme nous le montre sa correspondance, très méticuleux sur les détails, qui a pu commettre une erreur aussi grotesque. On ne peut imputer cette dernière qu’à un faussaire maladroit qui connaissait mal la biographie du chevalier d’Eon.

La lettre du marquis de l’Hospital[14] dans laquelle celui-ci s’adresse au chevalier en l’appelant Lia de Beaumont semble être une fabrication de d’Eon. Le marquis de l’Hospital était l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg lorsque le chevalier d’Eon y était secrétaire d’ambassade. Quiconque a étudié le fonctionnement du Secret sait parfaitement que la plus grande crainte de Louis XV était qu’il soit découvert par un de ses ministres. Les propres agents du Secret, mis à part s’ils avaient collaboré ensemble, ne connaissaient pas l’identité des autres membres. C’est ainsi que lorsque le chevalier d’Eon, agent du Secret et secrétaire d’ambassade en Russie, rencontre lors d’un séjour à Vienne le comte de Broglie, agent du Secret et ambassadeur de la France en Pologne, chacun ignore à ce moment là qu’ils font tous deux partie du service occulte du roi. Ils l’apprendront seulement plusieurs mois plus tard lorsque le comte de Broglie deviendra le chef du Secret. On constate donc que les plus grandes précautions étaient prises afin d’éviter que l’existence du Secret ne soit découverte. Or, le marquis de l’Hospital n’a jamais intégré le Secret. Il est donc fortement improbable que le chevalier d’Eon ait pris le risque de relater sa première mission secrète et donc de se déclarer agent occulte du roi au marquis de l’Hospital, un ambassadeur qui était en contact direct avec un ministre. Le chevalier d’Eon lui-même dans une lettre adressée à Vergennes en 1776 affirmait au sujet de son rôle secret en Russie qu’il avait reçu « l’ordre positif du Roi pour que ni les ministres de Versailles, ni même le marquis de l’Hôpital,(…) ne pussent soupçonner cette intelligence secrète »[15] On peut donc conclure que cette lettre a été rédigée par le chevalier d’Eon lui-même à l’époque où il voulait accréditer l’existence de cette fameuse mission secrète. Il est pour le moins étonnant que cette lettre ne soit remise en cause par aucun des biographes du chevalier que nous avons étudiés.

Les deux lettres de Tercier dont on ne conserve que des copies et pas les originaux sont à notre avis une fabrication du chevalier d’Eon datant de l’époque où il voulait se faire passer pour une femme. On trouve en effet aux archives des Affaires Etrangères une lettre reprenant le thème de celle du 10 janvier 1764[16] et dans laquelle Tercier affirme au chevalier : « si vous étiez confiné à la Bastille, votre sexe venant à être soupçonné par les indices des papiers et hardes que vous avez laissé à l’hôtel Dons-en-Bray (…), vous seriez renfermé pour longtemps dans quelque couvent éloigné de la capitale »[17]. De plus, la réponse du chevalier à Tercier comporte des passages qui méritent également d’être cités. Il lui écrit en effet : « mes anciennes robes sont, ou vieilles, ou trop riches pour me cacher dans ce pays-ci, en cas que ma position critique vienne à continuer et que mes maladies ne me permettent pas plus longtemps de cacher mon triste état (…). Quand j’aurais repris en secret mon ancienne forme, je ferai alors venir une couturière chez moi pour m’habiller simplement suivant la mode anglaise(…). J’espère qu’un cœur sensible tel que celui du roi n’abandonnera point dans mes malheurs une pauvre fille »[18]. Ces lettres ne peuvent être qu’apocryphes puisqu’il est établi sans le moindre doute que le chevalier d’Eon était un homme. Ces lettres fabriquées devaient avoir pour but de faire croire que Tercier et le roi Louis XV lui-même savaient que d’Eon était une femme et cela, bien avant que le chevalier ne devienne chevalière. On peut s’interroger sur la raison pour laquelle les biographes ne citent jamais ces lettres qui donnent un tout autre jour à la lettre du 10 janvier 1764.

 La lettre de Tercier du mois d’août 1763[19] fait très certainement partie également du processus de reconstruction engagé par la chevalière d’Eon dans le but de conforter sa mystification. On a de plus, quelques difficultés à imaginer Tercier, non seulement responsable de l’intégralité du déchiffrement des lettres des agents du Secret et en grande partie des réponses à y faire, mais encore réputé pour passer une douzaine d’heures dans son bureau afin d’accomplir cette tache, perdre son temps à discuter fanfreluches avec le chevalier d’Eon.

L’allusion que l’on trouve dans la transaction de novembre 1775[20] avec Beaumarchais correspond certainement encore à la volonté du chevalier de laisser penser que Louis XV savait qu’il était une femme. Il est d’ailleurs intéressant de préciser que la mention « que j’ai déjà portés en diverses occasions connues de Sa Majesté » a été rayée et cela certainement par Beaumarchais.

Nous tacherons également de démontrer plus loin dans notre mémoire que les lettres de Louis XV d’octobre 1763[21] et de Louis XVI d’août 1775[22] sont apocryphes.

Les références à ce voyage que nous apportent Mme Campan[23] et la marquise de Rochejaquelein[24] ne constituent en rien une preuve de l’existence de ce voyage contrairement à ce qu’affirment certains biographes. Le point commun que l’on constate entre Mme Campan et la marquise de Rochejaquelein est que toutes deux ont eu connaissance de ce voyage par voie orale. En effet, la marquise a « entendu » cette histoire et Mme Campan l’a très certainement apprise par la bouche même du chevalier lorsque celui-ci logeait à son retour d’Angleterre en 1777 chez M. Genest qui n’était autre que le père de celle-ci.

On peut donc constater en conclusion que les allusions à ce voyage que l’on trouve dans la correspondance du chevalier et dans les récits de certains de ses contemporains doivent être utilisées avec beaucoup de précautions contrairement à l’habitude qu’ont prise la majorité des biographes du chevalier et qu’en conséquence, elles ne constituent en rien des preuves en faveur de l’existence de cette prétendue mission de d’Eon déguisé en femme.



[1] Duc DE BROGLIE, Le Secret du roi : correspondance secrète de Louis XV avec ses agents diplomatiques, 1752-1774, 2 vol., Paris, Calmann Lévy, 1878.

[2] A. VANDAL, Louis XV et Elisabeth de Russie, Paris, Plon, 1896.

[3] G. PERRAULT, Le Secret du Roi, 3 vol., Paris, Fayard, 1992, 1993, 1996.

[4] P. PINSSEAU, op cit, p.29.

[5] M. DE DECKER, op cit, p. 45.

[6] P. MOUROUSY, op cit.

[7] G. MELINAND, op cit.

[8] J.M. ROYER, op cit.

[9] N. GRZESIAK, Chevalier d’Eon, tout pour le roi, Paris, Prodifu, 2000.

[10] F. GAILLARDET, op. cit, T. II, p. 133.

[11] Le chevalier affirme en effet dans cette lettre : « puisque la tranquillité (…) d’une auguste personne le réclame, je consens à me laisser passer pour femme ». (F. GAILLARDET, op cit, T. II, p. 133)

[12] On trouve en effet aux archives des Affaires Etrangères certaines lettres du chevalier d’Eon en triple exemplaire.

[13] A.A.E, C.P.F.A, St. Fr. 2187, f°13Cr°.

[14] A.T, liasse D, f°185 citée par M.DE DECKER, op. cit., p. 46.

[15] Lettre de d’Eon à Vergennes du 28 mai 1776, citée par E.BOUTARIC, op. cit., T.II.

[16] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°115 : lettre de Tercier à d’Eon du 10 janvier 1764.

[17] A.A.E, M.D, vol. 59, f°111r°: lettre de Tercier à d’Eon, 1764.

[18] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°136r°v°: lettre de d’Eon à Tercier du 20 janvier 1764.

[19] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°81r°: lettre de Tercier à d’Eon du 4 août 1763.

[20] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°438v°: transaction d’Eon-Beaumarchais du 4 novembre 1775.

[21] Lettre de Louis XV à d’Eon du 4 octobre 1763 citée par E. Boutaric, op. cit., vol.1, p.298.

[22] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°398: Louis XVI, 25 août 1775.

[23] Mme CAMPAN, op. cit., T. 1, p. 192.

[24] Marquise de ROCHEJAQUELEIN, op. cit., p. 37.

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