LE CHEVALIER D’EON DE BEAUMONT: extrait 1

Chapitre 2 : La mission secrète du chevalier d’Eon en Russie, déguisé en femme, en 1755 : fiction ou réalité ?

Dans une première partie, nous verrons les sources dont dispose l’historien et la façon dont les biographes du chevalier nous relatent cette mission. Dans un deuxième temps, nous tenterons de démontrer que ce voyage n’est qu’une légende née de l’imagination de d’Eon et diffusée à tort par ses biographes.

I/Le voyage de Lia de Beaumont en Russie en 1755.

A/ Ce voyage d’après la correspondance du chevalier et la tradition orale.

Le chevalier d’Eon ne nous a laissé aucun écrit retraçant cette première aventure en Russie. Les archives des Affaires Etrangères ne conservent aucun document relatif aux missions secrètes du chevalier en Russie pour la simple raison que le prince de Conti lui ordonna de restituer tous ses documents à son retour en France et que ceux-ci furent alors brûlés.[1] Mais dans la correspondance du chevalier d’Eon sont disséminées plusieurs allusions à ce voyage. Elles sont de deux types : On y trouve d’abord des références au travestissement du chevalier en Russie. Ainsi, Tercier lui demande en août 1763 pour la comtesse d’Ons-en-Bray, « une robe de moire bleue à ramage blanc, pareille à celle que vous avez eue en couleur de rose blanc pour vous en aller en Russie »[2]. Louis XV lui-même dans un billet adressé au chevalier en octobre 1763 lui annonce : « vous m’avez servi aussi utilement sous les habits de femme que sous ceux que vous portez actuellement »[3]. En janvier 1764, Tercier lui demande cette fois « de retirer (…) toutes [ses] hardes de fille [qu’il a] laissé depuis [son] retour de Russie à Paris »[4]. D’Eon dans un courrier au duc d’Aiguillon d’octobre 1771 lui affirme : « ce à quoi je ne puis consentir, c’est à porter les habits d’un sexe étranger, que j’ai bien pu revêtir dans ma jeunesse par obéissance au roi »[5]. D’Eon affirme au même deux ans plus tard qu’il est sorti « secrètement de France pour aller, sous un état déguisé, tenter avec le chevalier Douglas la réunion de la France avec la Russie »[6]. Louis XVI en août 1775 ordonne au chevalier de « reprendre incessamment les habits de son sexe (NDR : les habits de femme), de ne plus les quitter comme l’a ci-devant exigé le service du feu roi »[7]. Dans la transaction rédigée avec Beaumarchais en novembre 1775, le chevalier précise : « je me soumets (…) à porter jusqu’à la mort mes habits de fille que j’ai déjà portés en diverses occasions connues de Sa Majesté »[8]. Enfin, le nom utilisé par le chevalier pour cette mission nous est donné par le marquis de l’Hospital, ambassadeur de France à St Petersbourg, qui écrit à d’Eon : « quelque plaisir que j’eusse de vous voir, je ne veux pas, ma chère Lia, avoir à me reprocher une folie de plus (…). Adieu, ma belle de Beaumont »[9]. Le deuxième type d’allusions concerne les dates de ses missions en Russie. Ainsi, le chevalier dans une petite notice biographique adressée à Vergennes affirme que sa correspondance secrète avec Louis XV a duré de 1755 à 1774 avec le roi et plus loin que« M. d’Eon fus envoié en Russie par ordre de la cour en 1755 »[10]. La première chose importante à constater est donc le peu d’éléments précis concernant ce voyage. Le chevalier parle du voyage mais pas de ce qui s’y est passé. De plus, le fait marquant qui est retenu n’est pas la mission en elle-même, mais le travestissement qu’elle a nécessité. Dans la troisième partie de ce chapitre, nous nous attarderons sur l’authenticité de ces documents.

Il semble que ce soit principalement par voie orale que s’est développée cette légende. C’est ainsi que Madame Campan, première femme de chambre de Marie-Antoinette, nous précise dans ses Mémoires que « le chevalier d’Eon avait été utile en Russie, à l’espionnage particulier de Louis XV. Très jeune encore, il avait trouvé moyen de s’introduire à la Cour de l’impératrice Elisabeth et avait servi cette souveraine en qualité de lecteur »[11]. De même, la marquise de Rochejaquelein nous apprend qu’elle a « entendu dire à [sa] mère que la France l’avait envoyé en Russie, lorsqu’il était très jeune, et cela comme espion, pour être femme de chambre de l’impératrice Elisabeth »[12]. Il semble que ce soit seulement à partir de 1777, date de son retour en France en chevalière, que d’Eon propagea cette histoire. Ainsi lorsque Bachaumont présente d’Eon dans ses Mémoires secrets en décembre 1763, il ne fait aucune référence à un voyage, déguisé en femme, du chevalier. Au contraire, il affirme que « sa première mission en Russie a été celle d’un spadassin. Le grand-duc vouloit un maître d’armes : on choisit M D’Eon, qui avoit ce talent, dans la confiance qu’il ménageroit le retour d’un ministre de France à St Pétersbourg »[13]. On constate que la tradition orale nous procure un élément important de ce voyage : le chevalier aurait été selon les versions, lectrice ou femme de chambre de la tzarine Elisabeth. Mais comme dans la correspondance du chevalier, nous n’apprenons pas les détails de cette mission.

Si l’on fait la synthèse de ce que nous apportent les contemporains du chevalier d’Eon et la correspondance de ce dernier, nous pouvons conclure que le chevalier d’Eon serait parti en 1755 avec un certain chevalier Douglas en Russie pour remplir avec succès une mission secrète visant à une alliance franco-russe et qu’il se serait pour cela travesti en femme, aurait pris le nom de Lia de Beaumont et serait devenu la lectrice de la tsarine Elisabeth. Voilà donc tous les éléments dont ont pu disposer les biographes concernant ce voyage. Il est possible que certaines références nous aient échappées mais si c’est le cas, elles ne sont certainement pas décisives car les biographes du chevalier d’Eon se seraient empressés de les citer. De plus, afin de pouvoir juger en toute objectivité de la réalité de ce voyage, nous ne nous sommes pas contentés de réunir dans cette partie les « preuves » citées par tous les biographes puisque nous n’avons pas hésité à citer des références que nous n’avons trouvées dans aucune des biographies du chevalier que nous avons étudiées.

B/ Ce voyage par les biographes du chevalier d’Eon.

Les biographes du chevalier, comme nous l’avons vu précédemment, disposaient de peu d’éléments pour retracer cette mission. Or, les biographies du chevalier d’Eon se caractérisent par l’abondance de détails sur ce voyage et, chose encore plus extraordinaire, ces détails sont en grande partie identiques d’une biographie à l’autre. Les biographes ont commis l’erreur de poser comme postulat de départ que le chevalier d’Eon ne mentait pas. Or, ce dernier s’est montré très habile dans l’édification de cette fable puisqu’il mêle le vrai au faux. En effet, le chevalier Douglass qui selon la fable a accompagné d’Eon en Russie n’est pas un personnage de fiction. C’était au contraire un agent du Secret qui a effectivement effectué une mission secrète en Russie en 1755 ayant pour but de renouer des relations diplomatiques franco-russes. D’Eon n’ignorait en rien cette mission puisqu’il devint le compagnon de mission de Douglass en 1756. Les biographes ne disposant pas d’archives sur le chevalier d’Eon et cette mission, ont « calqué » sur les archives sur Douglass et sa mission de 1755 pour faire le récit de ce voyage.

D’après les biographes, ce serait, selon les versions, Conti, Louis XV ou Mme de Pompadour qui aurait eu l’idée d’envoyer le chevalier d’Eon déguisé en femme en Russie. En effet, jusqu’à présent, les tentatives de renouer des relations franco-russes étaient un échec. Le chancelier russe Bestucheff, favorable à une alliance avec l’Angleterre, empêchait tout rapprochement et le chevalier Valcroissant, parti un an plus tôt pour la même mission que le chevalier d’Eon, croupissait dans les geôles de la forteresse de Schlusselbourg. Bestucheff et les représentants de l’Angleterre en Russie exerçaient un véritable contrôle des frontières pour empêcher toute tentative de passage d’un agent français en Russie. On pensait donc qu’une femme, attirant moins les soupçons, pourrait y parvenir.

 Le chevalier d’Eon reçut alors un trousseau complet de fille et prit l’identité de Lia de Beaumont. On lui adjoint un chevalier écossais nommé Douglass qui devait se faire passer pour son oncle. Les instructions du chevalier sont précises. Il doit s’informer sur les négociations entre la Russie et l’Angleterre, sur l’état de l’armée russe, sur ses finances, sur les vues de la Russie sur la Pologne et entre autres, sur les sentiments de la tsarine envers la France et l’Angleterre. Il doit également préparer le terrain pour l’accession du prince de Conti au trône de Pologne ou à défaut, au grand-duché de Courlande, avec la promesse d’un commandement en chef dans l’armée russe. Un projet de mariage entre Conti et la tsarine Elisabeth peut même le cas échéant, être envisagé. Pour correspondre avec le Secret, il est convenu d’utiliser un langage allégorique dont le thème est le commerce des fourrures.

Douglas et d’Eon prennent le départ en juin ou en juillet1755 selon les versions. Le chevalier transporte avec lui un exemplaire du livre De l’Esprit des lois dans lequel est cachée une lettre de Louis XV pour la tsarine Elisabeth ainsi qu’un chiffre pour une correspondance entre les deux souverains. A partir de là, on trouve deux versions chez les biographes. Une version dans laquelle d’Eon et Douglas partent ensemble et une autre version ou ils voyagent séparément. Ils arrivent à St Petersbourg en octobre 1755. Ensuite, les biographes se rejoignent. Le chevalier Douglas se présente au chevalier Williams, ambassadeur de l’Angleterre à St Petersbourg, et ce dernier, soupçonneux, le fait renvoyer à la frontière.

 Resté seul à St Petersbourg, le chevalier d’Eon se rapproche du vice-chancelier de Woronsow qui, contrairement au chancelier Bestucheff, souhaite que la Russie renoue des liens avec la France. Woronsow arrange alors un rendez-vous avec la tsarine dont le déroulement laisse espérer une heureuse issue à la mission du chevalier. La tsarine qui connaît désormais la véritable identité de Lia de Beaumont décide de la prendre à son service  en qualité de lectrice[14]. Nous ne nous attarderons pas sur les avances qu’aurait fait la tsarine au chevalier et sur l’aventure amoureuse qu’aurait eu le chevalier avec une certaine Nadège Stein, demoiselle d’honneur de la tsarine.[15] Le chevalier serait reparti en France à la fin de l’année 1755 avec une lettre d’Elisabeth demandant qu’un chargé d’affaires officiel vienne en Russie avec les bases d’un traité d’alliance. Cette partie de la mission ne reposant pas sur les archives concernant la mission de Douglas, elle est intégralement imaginée par les biographes.

Voici donc comment se serait déroulée cette mission du chevalier d’Eon d’après ces biographes. Cette fable n’a d’ailleurs pas seulement été accréditée par les biographes du chevalier. Jules Michelet dans son Histoire de France en semble également convaincu puisqu’il y affirme que « l’un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux chevalier d’Eon, que son visage de fille et ses travestissements faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle de compagnie »[16]. Cette fable est également largement diffusée par les dictionnaires biographiques et ceci en accréditant soit le déguisement féminin lors de cette mission soit l’existence d’une mission secrète du chevalier dès 1755 mais sans préciser s’il y a eu déguisement ou pas. C’est le cas notamment des dictionnaires biographiques de Marie-Nicolas Bouillet[17], de Maurice Michaud[18], de Michel Mourre[19] ou de Jean de Viguerie[20].



[1] On en trouve l’explication dans une lettre de d’Eon à Tercier du 20 janvier 1764 : « Vous devez bien vous ressouvenir qu’à mon retour de St. Petersbourg dans le temps que le Prince de Conti témoignait beaucoup de crainte sur les interrogatoires que les ministres pourraient me faire, (…) vous les avez tous vu (NDR : les papiers secrets), examiné et jetté au feu ». (A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°127r°v°)

[2] A.A.A, C.P.F.A, St. 16, f°81r°: lettre de Tercier à d’Eon du 4 août 1763.

[3] Lettre de Louis XV à d’Eon du 4 octobre 1763 citée par E. BOUTARIC, Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère, vol.1, Paris, Plon-Nourrit, 1866, p.298. F.GAILLARDET, Mémoires du chevalier d’Eon,, vol. 1, Paris, St Clair, 1967, p. 265. J. BUCHAN TELFER, The strange career of the chevalier d’Eon de Beaumont, Londres, Longmans, 1885, p. 104. P. PINSSEAU,op cit., p. 29. A. FRANK, op cit., p. 102. M. DE DECKER, Le chevalier d’Eon, Paris, France-Empire, 1998, p. 45.

[4] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°115: lettre de Tercier à d’Eon du 10 janvier 1764.

[5] Lettre de d’Eon au duc d’Aiguillon du 18 octobre 1771 citée par F. GAILLARDET, op.cit., T. II, p. 133.

[6] A.A.E, M.D, St. Fr. 2187, f°13Cr°: lettre de d’Eon au duc d’Aiguillon du 21 juillet 1773.

[7] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°398: Louis XVI, le 25 août 1775.

[8] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°438v°: transaction d’Eon-Beaumarchais du 4 novembre 1775.

[9] A.T, liasse D, f°185 : lettre du marquis de l’Hospital à d’Eon, non datée et portant uniquement la mention « midi » citée par M.DE DECKER, op. cit., p. 46.

[10] A.A.E, C.P.F.A, St. 16, f°25r°: D’EON, Etat abrégé des services militaires et politiques de Mademoiselle Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée d’Eon de Beaumont connue jusqu’à ce jour sous le nom du chevalier d’Eon. (Ce mémoire porte la date de 1760 mais ce ne peut être qu’une erreur car à cette époque d’Eon n’était pas encore en relation avec Vergennes.)

[11] Mme CAMPAN, Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, T. I, Paris, Baudoin, 1822, p. 192.

[12] M. L. marquise de ROCHEJAQUELEIN, Mémoires, Paris, Bourloton, 1889, p. 37.

[13] L. P. DE BACHAUMONT, Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des Lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours ou Journal d’un observateur, T.I, Londres, Adamson, 1777, p.346.

[14] Un seul biographe met en doute le fait que le chevalier d’Eon ait pu devenir lectrice : P. PINSSEAU, op. cit.

[15] Ces intrigues amoureuses sont défendues par F.GAILLARDET, op. cit., P.MOUROUSY, Le chevalier d’Eon, un travesti malgré lui, Paris, éd. du Rocher, 1998, M. S. CORYN, Le chevalier d’Eon, Paris, Mercure de France, 1934, G. MELINAND, Le chevalier d’Eon, Paris, Prodifu, 1979 et J.M. ROYER, Le double jeu, mémoires du chevalier d’Eon, Paris, Grasset, 1986. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette autre légende au cours de notre mémoire.

[16] J. MICHELET, Histoire de France, T. XIX, Paris, A. Lacroix, 1877, p. 132.

[17] M. N. BOUILLET, Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, Paris, Hachette, 1878, p. 605-606.

[18] M. MICHAUD, Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes, T. XII, Paris, Mme C. Desplaces, 1855, p. 500-503.

[19] M. MOURRE, Dictionnaire encyclopédique d’histoire, T. II, Paris, Larousse-Bordas, 1996, p. 1925.

[20] J. DE VIGUERIE, Histoire et dictionnaire du Temps des Lumières, Paris, R. Laffont, coll. Bouquin, 1995, p. 959-960. La notice biographique qui y est faite du chevalier comporte de nombreuses erreurs.


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