Il s'agit d'un extrait de mon mémoire de DEA :
LE TRAITEMENT DES ALIENES EN FRANCE DANS LA SECONDE MOITIE DU XVIIIème SIECLE : des sources médicales aux maisons d’insensés : une mise en œuvre paradoxale,
Mémoire de DEA Histoire, Sociétés et Cultures, 179 pages, 2002.
Simon Tissot est reçu docteur en 1749. Il doit sa notoriété à deux ouvrages : un Avis au peuple sur sa santé,
et que l’on peut considérer comme un des premiers ouvrages de vulgarisation médicale, et surtout un traité de L’Onanisme.
Ce petit livre, équivalent de La Nymphomanie
de Bienville pour les hommes, eut un succès considérable, puisque, traduit en plusieurs langues, il connut plus de trente éditions entre 1760 et 1842. C’est en 1779 que Simon Tissot publie son
Traité des nerfs et de leurs maladies
en six volumes. Nous nous sommes intéressé au deuxième volume de ce traité dans lequel Tissot se livre à un examen de quelques remèdes généraux employés dans le traitement des maux de nerfs. Ce
livre nous permet de voir plus largement quels traitements médicaux pouvaient subir les aliénés. Tissot nous présente les remèdes en vogue dans la seconde moitié du XVIII siècle en étudiant leurs
effets, en citant l’avis de plusieurs médecins sur chaque remède et en donnant un grand nombre d’exemples de malades traités par ceux-ci.
Nous avons choisi d’inclure dans cette catégorie de calmants la saignée, les narcotiques, les adoucissants, les antispasmodiques, les
évacuants et les frictions. Avant de guérir la folie, il faut la calmer quand elle est agitée. S’il a fallu attendre les années 1950 pour que soit découverte l’action des neuroleptiques, ce
serait une erreur de penser que le XVIIIème siècle n’a connu aucune pharmacopée sédative de la folie. Les écrits de l’époque mentionnent fréquemment, et sur le ton de la banalité, nombre de
substances calmantes et mêmes narcotiques.
Selon Tissot la saignée est exigée dans un grand nombre de maux de nerfs. Rares sont les affections qui ont échappé à la saignée mais
pourquoi saigner les fous ? Il s’agit pour les médecins de l’époque comme l’auteur, de décongestionner certains malades dont les maux de nerfs viendraient de la pléthore ou des engorgements
sanguins. C’est ainsi que Tissot nous donne l’exemple d’une malade atteinte de frénésie qui voyait ses crises cesser grâce aux saignées. Mais dès la seconde moitié du XVIIIème siècle, plusieurs
médecins dénoncent les abus de la saignée comme nous l’avons vu précédemment avec Pomme. Tissot, de même, affirme que « les saignées extrêmement
réitérées, nuisent toujours, et prouve (…) l’incapacité du médecin, qui se vante de ces saignées comme d’actes héroïques. »
Comme le montre très bien l’ouvrage de Tissot, la question n’est pas de savoir s’il faut saigner mais comment saigner. C’est ainsi que le nombre des saignées, la façon et le moment de les
administrer constituent autant de questions délicates dont débattent longuement les médecins dans leurs écrits.
Les narcotiques sont également utilisés dans le traitement de la folie au XVIIIème siècle et Tissot nous apprend que le calmant le
plus généralement employé est l’opium. Non seulement, on voit dans l’opium le pouvoir de calmer une agitation violente, mais assez souvent, on y ajoute celui de rétablir de l’ordre dans les
idées. Tissot parle exclusivement dans son ouvrage de l’opium mais à l’époque la jusquiame et la belladone étaient également utilisées.
Les adoucissants sont également largement employés à l’époque. Tissot comprend sous ce mot « tous les remèdes qui détruisent les causes de l’irritation ».
C’est ainsi que sont préconisés la racine d’althea, la racine de symphitum, l’huile d’amande douce, l’eau de poulet ou de veau, les laiteux, le petit-lait, l’orgeat et le mercure doux.
Avec l’idée nouvelle de spasme, contraction provoquée par la pression du fluide nerveux dans les fibres musculaires, s’élabore, dans
la seconde moitié du XVIIIème siècle, toute une famille d’antispasmodiques. Tissot nous présente ainsi les fleurs de zinc, les fleurs de Cardamine et l’aimant. Il donne l’exemple d’une femme
atteinte depuis dix ans de crampes à l’estomac et à qui on appliqua des aimants. Celle-ci eut alors beaucoup moins de spasmes et plus de transpiration. Néanmoins, il cite l’aimant comme un
traitement encore anecdotique qui mérite de faire ses preuves.
Dans la famille des évacuants, nous trouvons les purgatifs et les émétiques. Au XVIIIème siècle, l’administration de purgatifs aux
insensés est presque toujours considérée comme indispensable à leur traitement. C’est ainsi que Tissot affirme qu’il faut les utiliser « non
seulement quand l’irritation dépend de matières dans les premières voies, mais aussi quand elle dépend d’un engorgement aqueux, dans les vaisseaux de la tête, qui jette dans des maux de nerfs
très singuliers. »
Tissot nous présente alors la casse, la manne, l’huile de Palma Christi et la tisane des bois. Toutefois, donner du relâchement au ventre n’est pas le seul but des évacuants et même si Tissot
n’en parle pas, Daquin,
que nous présenterons un peu plus loin, affirmait que lorsque les fous avaient la diarrhée, ils étaient moins furieux et leurs propos
moins extravagants. Il est vrai qu’à défaut de guérir, les purgatifs et émétiques devaient occuper l’esprit du malade.
Les frictions sont un autre remède préconisé par Tissot pour calmer les malades. Pour lui, les frictions calment, endorment et
« peuvent vaincre les plus grandes agitations. »
D’autres auteurs préconisaient, à l’inverse de Tissot, les frictions comme toniques.
Les toniques sont indiqués au XVIIIème siècle lorsque les maux de nerfs viennent d’atonie ou de relâchement. Ils semblent moins
employés que les calmants et cela peut-être tout simplement parce que l’urgence thérapeutique paraît moindre devant un mélancolique prostré que devant un maniaque agité qui perturbe son
entourage. Tissot nous présente ainsi le kina, le fer considéré par Tissot comme « le plus puissant des toniques »,
la cannelle, le trèfle des marais, les yeux d’écrevisse, le corail, la pierre calaminaire et l’écorce d’orange. Parmi les toniques, il nous indique également les gommes et nous présente à cet
effet l’assa foetida.
Dans la première moitié du XVIIIème siècle, se développent des expériences de plus en plus nombreuses marquant la naissance de
l’électricité. La vogue que connaît alors tout ce qui concerne le fluide électrique, ainsi que le goût de l’époque pour la physique expérimentale ne manquent pas de se répercuter dans le domaine
médical. Ce n’est pas à la folie qu’on s’attaque tout d’abord mais plutôt aux paralysies et aux maladies convulsives. Tissot développe les diverses observations faites concernant l’action de
l’électricité sur les malades et conclut qu’« il paraît (…) que les principaux effets de l’électricité sont, de donner la fièvre, d’occasionner des
convulsions, de raréfier le sang, et de le porter au cerveau : quelquefois, de produire ou d’augmenter la paralysie. »
Mais quelques médecins vont s’intéresser également au pouvoir curatif de l’électricité sur les aliénés. C’est ainsi que Tissot nous donne l’exemple d’un médecin appelé Mauduit qui aurait guéri en
1778 grâce à l’électricité un enfant à la fois paralysé de la moitié du corps et totalement imbécile. Et Tissot d’écrire : « son plus grand
usage sera dans les tempéramens lâches et peu irritables, qui ont besoin de simulans les plus forts ; elle est vraisemblablement le plus fort de tous ; et comme tels sont souvent les
tempéramens de ces enfans infortunés, qui naissent ou sourds, ou bornés dans leurs facultés, et pour lesquels on n’a trouvé jusques à présent aucun secours, les secousses électriques
pourraient-elles leur être de quelque utilité ? »
Les débuts de l’électricité dans le traitement des aliénés semblent être encore anodins à l’époque.
Les irritants sont chargés de suppléer aux évacuations qui se font difficilement et donc de provoquer une suppuration, une éruption,
tantôt censée attirer les humeurs mauvaises tantôt exercer une dérivation qui contribue à donner une meilleure direction aux idées de l’aliéné. Tissot commence par affirmer que « plusieurs très habiles Médecins les ont absolument bannis »
mais il soutient, quant à lui, que l’on peut les utiliser lorsque la cause première de la maladie est la faiblesse. Ainsi utilise-t-il les vésicatoires*,
la teinture spiritueuse de succin, le musc, le camphre, la poix blanche et l’onguent blanc de Rhases.
L’eau est quasiment toujours employée dans le traitement des aliénés et Tissot écrit que « Parmi les remèdes les plus propres à diminuer l’irritation des nerfs, et à détruire plusieurs causes de leurs maladies, on doit placer les bains, ou d’eau simple,
ou d’eau thermale, et les eaux minérales. ».
L’eau peut avoir de multiples effets. Les bains froids sont considérés comme de puissants toniques, les bains tièdes comme des adoucissants et certaines eaux minérales comme des évacuants. Tissot
nous présente les différentes façons de faire prendre des bains et les différentes sources thermales et eaux minérales ainsi que leurs effets.
En outre, l’une des originalités du livre de Tissot réside dans l’importance qu’il accorde à la musique dans le traitement de la
folie. Il pense en effet, que « la musique guérit en ramenant le calme et la sérénité [et que] sans
détruire la cause de la douleur, [elle] en ôte le sentiment. »
C’est ainsi qu’il nous donne l’exemple d’un médecin qui réussit à guérir une femme devenue folle par l’inconstance de son amant, en introduisant dans sa chambre, sans qu’elle les vît, des
musiciens, qui lui jouaient trois fois par jour des airs bien appropriés à son état. On constate ainsi que dès avant les ouvrages de Daquin
ou de Pinel,
certains médecins préconisaient un « traitement moral » de la folie même si ces termes ne sont apparus qu’avec l’ouvrage de Pinel en 1800.
L’ouvrage de Tissot permet dans une étude sur le traitement de la folie de découvrir de façon plus générale quels étaient alors les
remèdes prescrits pour la guérison des fous et de constater que les traitements « psychologiques » étaient anecdotiques.